24 mars 2012

Sempé

dessin de Sempé

BEAU LIVRE DE SEMPE SUR BIBLIO NOUVELOBS

http://bibliobs.nouvelobs.com/beaux-livres/20111215.OBS6820/sempe-l-enfance-de-l-art.html

C'est un petit dessin, de la taille d'une vignette. Il représente un corniaud assoupi en chien de fusil dans une casserole à la poignée de laquelle, par une méchante ficelle, sa queue est attachée (illustration ci-dessous). Lové dans son tourment, il se moque du ridicule dont il est la victime. A le regarder, on éprouve une mélancolie amusée. Le trait est précis, juste, touchant.

Ce dessin, exécuté par un garçon précoce d'une quinzaine d'années, a été publié après-guerre par le quotidien «Sud-Ouest». Il annonçait déjà, en le résumant, tout le génie de Sempé, qui n'a cessé, depuis un demi-siècle, de restituer à la vie ordinaire son sourire triste, d'ajouter des couleurs pastel aux histoires grises et de faire dormir des animaux inconsolables et gais, si humains, dans les casseroles en fer-blanc.

Car jamais Sempé ne s'est complu dans le misérabilisme ou l'apitoiement. Toujours, il a pratiqué la politesse du désespoir et porté sa tendresse avec élégance. Même son enfance, qui fut «lugubre», il en parle aujourd'hui, et pour la première fois, avec une légèreté et un détachement de vieil écrivain anglais dont la devise serait: «Never complain, never explain.» Il se confie à Marc Lecarpentier dans un long et bel entretien qui charpente ce volume d'«Enfances», où les garçons portent des bérets et les fillettes sont longilignes.

 

chien casserole

Un des premiers dessins de Sempé, publié dans "Sud Ouest" (DR)

Né à Bordeaux en 1932, le petit Jean-Jacques, alias «Jeannot», a grandi dans la misère, les cris, les bris de vaisselle, les vapeurs d'alcool, les larmes et la honte. Son père adoptif, M. Sempé, qui vendait des boîtes de thon et de pâté aux épiciers, abusait du quinquina et marchait de guingois. Sa mère l'attendait avec un rouleau à pâtisserie et des tartes de reproches. Les bagarres du couple étaient quotidiennes. Les torgnoles pleuvaient sur le garçonnet bégayant, renfermé et chahuteur: «Approche un peu, que je te donne une gifle que le mur t'en donnera une autre», hurlait la mère. Les déménagements précipités succédaient aux visites d'huissiers. L'argent était si rare que les parents ne pouvaient payer ni les cotisations de l'école ni les livres de classe. Encore moins des habits neufs ou ces boutons de manchette qui demeurent le rêve jamais exhaussé de Jeannot.

Très tôt, il chercha donc des lignes de fuite et des refuges parallèles. Il les trouva dans les romans de Maurice Leblanc, les magazines «Nous Deux» ou «Confidences», mais surtout en écoutant, à la radio, l'orchestre de Ray Ventura, «le Clair de lune» de Debussy joué par Samson François et des pièces de théâtre - «La radio m'a sauvé la vie.» C'est à cette époque, aussi, qu'il apprit à mentir, à se vieillir, à développer avant l'heure son imagination, à faire croire qu'il était le fils d'un champion de football, que sa famille était riche et qu'il avait une foule de copains. Ou encore à se prendre pour le trompettiste de Duke Ellington parce qu'il produisait, en actionnant trois fois le frein avant de son vélo, trois notes suraiguës.

dessin Sempé

Dessin, Sempé (DR)

L'artiste Sempé est l'enfant prolongé de cette enfance esseulée, humiliée. Il en a gardé une incroyable faculté à s'évader du monde réel et une sensibilité maladive. Si on lui vole un simple élastique, il s'effondre. S'il écrase une fourmi du pied, il éprouve une culpabilité d'assassin. Le spectacle d'une guêpe agonisant dans du café brûlant ou d'un papillon se noyant dans une piscine suffit à déclencher chez lui d'irrépressibles sanglots. Et une plaque dans la rue rappelant qu'un résistant a été tué le plonge dans un chagrin abyssal. Ne le secouez pas, aurait préconisé Henri Calet, il est plein de larmes. Pour faire bonne figure, seuls sourient ses yeux bleus.

Incapable de rancune (de ses parents, qui l'ont frappé, il dit: «Je les aimais, je les aime toujours»), mais capable, pendant un dîner, de tordre le nez d'un péroreur prétentieux, fuyant l'esprit de sérieux (lorsque Marc Lecarpentier cite les «Prolégomènes à toute métaphysique future», de Kant, il ajoute: «C'est joli, Prolégomène, ça pourrait être le prénom d'une servante fidèle»), doutant sincèrement de ses dons, revendiquant le droit à la candeur et se méfiant des idées générales («mettons que je n'aie rien dit»), Sempé dessine aujourd'hui de grands gamins espiègles et de petits parents désabusés dans des vies insoucieuses et des villes arborées. En somme, l'enfance qu'il n'a pas eue, il l'invente à presque 80 ans, en romancier de la couleur, en musicien de la déraison et en peintre du bonheur. Le nôtre, on le lui doit depuis longtemps. Santé, Sempé !

Jérôme Garcin

Enfances, par Sempé, entretien avec Marc Lecarpentier, Denoël-Martine Gossieaux, 300 p., 42 euros.

Posté par minutebleue à 17:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


Commentaires sur Sempé

Nouveau commentaire